Le grand écart

Par François

Publié le 19 novembre 2015

De Paris à Phnom Penh, il y a 10 000 km à vol d'oiseau. Mais la distance à vol d'oiseau n'est pas la distance à vol d'avion, tant celui-ci doit se détourner de la jolie courbe épousant la forme de la terre pour éviter les zones de conflits.

De Paris à Porto Alegre au Brésil, il y a 10 000 km à vol d'oiseau. Ici aussi l'avion fait des détours et longe les côtes de peur de tomber en panne au milieu de l'Atlantique. Samedi dernier, je contacte mon amie brésilienne Marina pour lui souhaiter un bon anniversaire. « As-tu lu les informations ? », me dit-elle. Je plonge. Tête en avant je m'enfonce.

Depuis un mois déjà je ne baigne que dans la création de notre spectacle. Je ne lis pas une ligne d'informations. Je ne pense pas à mes amis en France. A mi-chemin de notre séjour au Cambodge, je me débats dans les remouds d'une création chorale, je me concentre sur les gens qui m'entourent, la matière que nous créons, les émotions qui nous traversent.

« As-tu lu les informations ? », me dit-elle. A distance égale de Paris, nous plongeons, Marina et moi, dans la réalité d'attentats à la douceur de nos souvenirs.

J'ai rencontré Marina il y a 10 ans. Nous étions une vingtaine venus d'un peu partout et réunis pour monter un spectacle d'après une pièce de Goldoni. Des amateurs, des professionnels. Un spectacle hybride, protéiforme, tenu par la volonté de rencontre et de partage. De cette époque date mon envie de faire du théâtre un métier.

Saint Ouen, Saint Denis, Paris, ces lieux ont été pour nous le cadre de notre rencontre, de notre envie de se découvrir, de partager nos rêves et nos peurs. Petit à petit, les amitiés d'un à un sont devenues des amitiés plus grandes, larges, protéiformes elles aussi. Puis nous avons décidé de partir, moi le premier pour le Sud-Ouest, puis Marina pour le Brésil, mettant de la distance à regrets avec ceux que nous aimons et que nous voudrions voir tous les jours.

Saint Denis, le canal Saint Martin, le Petit Cambodge... des points sur une carte, des repères physiques pour nos rencontres, séparations, retrouvailles. Des points reliés par une errance commune vers la recherche de ce que nous sommes, ce qui nous fait vibrer, ce qui nous porte et nous constitue.

Ce vendredi midi à Porto Alegre, soir à Paris et samedi matin à Phnom Penh, c'est notre milieu, le berceau de notre imaginaire commun qui est frappé. C'est le point d'équilibre, le centre physique de notre univers affectif qui est ébranlé.

Après le soulagement de savoir en sécurité les amis les plus proches, viennent les pleurs, puis la tristesse, l'incompréhension, la colère.

A Phnom Penh, nous prenons lentement la mesure des informations qui nous parviennent. Un peu perdus, hagards. Pourtant à l'heure habituelle, nous replongeons, aidés par nos amis khmers, dans le travail qui nous anime depuis un mois. Comme Jean de la Lune s'accrochant à une queue de comète pour rejoindre la terre et pallier sa solitude, nous nous retrouvons pour suivre les trajectoires d'Un Oeil et d'Une Oreille.

Deux êtres qui tentent par tous les moyens de se retrouver. La douleur de la séparation, un monde mouvant et effrayant, l'angoisse de l'absence, la tension vers l'autre. L'histoire s'affirme et puise dans ce que nous sommes aujourd'hui, mais aussi dans ce qui m'émeut, et qui trouve ses sources dans un imaginaire nébuleux qui s'est forgé en conviction : un seul être cher loin de moi, et c'est une part de moi que je lui ai laissée.

Une part de lui m'est restée et c'est elle qui me constitue. C'est lui qui me porte malgré la distance, son regard plein de confiance qui m'anime, l'envie d'être aimé de lui qui règle mes pas. L'envie de réunir d'autres personnes pour faire rejaillir notre amitié, et continuer à propager cette humanité qui ne demande qu'à chasser d'un revers de main toutes les petites bêtes qui voudraient lui nuire.

Il s'agit aussi de prendre ce commandement au pied de la lettre dans un Cambodge en pleine épidémie de dengue. Et donc n'en déplaise aux petites bêtes, ici aussi nous avons un anniversaire à fêter. Samedi soir, Fanny fête ses trente et un ans. Après les cadeaux (une lampe psychédélique, un pyjama et des tongs en moumoute) c'est parti pour une grande tablée au restaurant, des grands éclats de rire et de chant au karaoké et une ivresse qui nous entraîne jusque dans une boîte de nuit où d'ordinaire nous n'aurions jamais mis les pieds, pour savourer enfin une bonne gueule de bois le dimanche. La vie ! Le partage ! Les amitiés ! Et merde à la peur !

J'aurais aimé passer un peu de temps à Paris, maintenant, ou au moins à notre retour, ou un peu plus tard pour jouer notre spectacle. Mais nous n'avons pas le temps, pas la disponibilité ou l'occasion.

J'aurais aimé retrouver Marina et tous les autres et me promener dans les rues que je connais bien. Et puis parler, discuter, s'arrêter à la terrasse d'un café. J'aurais aimé. J'aurais voulu. J'y suis.

Nous rions, nous nous aimons, le monde est beau malgré toute sa laideur.
 

" Quand j'étais petit, on avait un album de Bécassine, où l'on voyait un cambrioleur avec une lampe sourde, et qui entrait dans la maison. A cinq ans, ça m'avait foutu une trouille terrible. J'ai gardé de cette trouille un si bon souvenir que j'ai voulu donner cela aux enfants. Je suis resté mon propre enfant, je fais mes livres pour moi. " Tomi Ungerer


PS : Ah, mais oui, l'indice bien sûr ! Savez vous que les tongs s'appellent ainsi car un certain M. Tong avait une usine de ce type de chaussures à Phnom Penh ? Et oui, ici on en porte partout, même si ce sont des tongs à moumoute comme Fanny, car il fait chaud. Et puis surtout on doit enlever ses souliers en entrant dans une maison, donc des tongs c'est plus simple à enlever.

Retrouvez la Compagnie !

Pour suivre notre actualité, vous pouvez aussi nous retrouver sur notre page Facebook ! La newsletter des 3â (www.les3a.fr) vous informera également de toutes les prochaines représentations des spectacles de la compagnie, ainsi que de ceux de nos amis ! N'hésitez pas à vous y inscrire.

Toujours connectés !

Vous n'utilisez pas les réseaux sociaux ? Inscrivez votre adresse e-mail ci-dessous, afin de rester informés des prochaines représentations de nos spectacles :


Mentions légales

© Copyright 2014 Compagnie l’Aurore
Site réalisé par Studio SG et hébergé par 1&1 Internet SARL, 7, place de la Gare, BP 70109, 57201 Sarreguemines Cedex (FRANCE).